jeudi 23 février 2012

La naissance de Grenouille. Patrick Süskind - 1985

La mère de Grenouille, quand les douleurs lui vinrent, était debout derrière un étal de poissons dans la rue aux Fers et écaillait des gardons qu'elle venait de vider. Les poissons prétendument pêchés le matin même dans la Seine, puaient déjà tellement que leur odeur couvrait l'odeur de cadavre. Mais la mère de Grenouille ne sentait pas plus les poissons que les cadavres, car son nez était extrèmement endurci contre les odeurs, et du reste elle avait mal dans tout le milieu du corps, et la douleur tuait toute sensibilité aux sensations extérieures. Elle n'avait qu'une envie, c'était que cette douleur cessât, elle voulait s'acquitter le plus vite possible de ce répugnant enfantement. C'était son cinquième. Tous les autres avaient eu lieu derrière cet étal et, à tous les coups, ç'avait été un enfant mort-né ou à peu près, car cette chair sanguinolente qui sortait là ne se distinguait guère des déchets de poisson qui gisaient sur le sol, et ne vivait d'ailleurs guère davantage, et le soir venu, tout celà était balayé pêle-mêle et partait dans des carrioles vers le cimetière ou vers le fleuve.C'est ce qui allait se passer une fois de plus, et la mère de Grenouille qui était encore une jeune femme, vingt-cinq ans tout juste, qui était encore tout à fait jolie et qui avait encore presque toutes ses dents et encore des cheveux sur la tête, et qui à part la goutte, la syphilis et un peu de phtisie n'avait aucune maladie grave, qui espérait vivre encore longtemps, peut-être cinq ou dix ans, et peut-être même se marier un jour et avoir de vrais enfants en étant la respectable épouse d'un artisan qui aurait perdu sa femme, par exemple..., la mère de Grenouille souhaitait que tout cela finisse. Et quand les douleurs se précisèrent, elle s'accroupit et accoucha sous son étal, tout comme les autres fois, et trancha avec son couteau à poisson le cordon de ce qui venait d'arriver là. Mais voici qu'à cause de la chaleur et de la puanteur (qu'elle n percevait pas comme telles, mais plutôt seulement comme une chose insupportable et enivrante, un champ de lis ou une chambre close où l'on a mis trop de jonquilles), elle tourna de l'oeil, bascula sur le coté roula sous la table et jusque sur le pavé, restant là en pleine rue, le couteau à la main. On crie, on accourt, les badauds font cercle, on va chercher la police. La femme est toujours là,couchée par terre, le couteau à la main, et elle revient lentement à elle. On lui demande ce qui s'est passé. "Rien." Et qu'est-ce-qu'elle fait avec ce couteau ? "Rien." Et qu'est-ce-que c'est que ce sang sur ses jupes ? "C'est les poissons." Elle se lève, jette le couteau et s'en va, pour aller se laver. Mais voilà que, contre toute attente, la chose sous l'étal se met à crier....

 Grenouille est confié à une nourrice et sa mère condamnée pour infanticide, on lui coupe la tête en place de Grêve. L'histoire commence...


5 commentaires:

  1. Super !!! tu as eu le temps de mettre en ligne cette fameuse naissance de Jean-Baptiste Grenouille. Je me souviens que ce livre m'avait marqué à l'époque où je l'avais lu.
    Bonne journée et merci,
    des bises

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  2. Annick, il y avait un p'tit bug dans le texte, voilà qui est réparé ! Bonne lecture !

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  3. Bonjour! Est-ce que vous savez qui a fait ce tableau? Merci beaucoup :)

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  4. Bonjour Andressa, et mes excuses pour le retard à la publication... Le tableau est de André Giroud
    Voir le lien : http://lacuisinedu19siecle.wordpress.com/2011/04/12/le-cabiau-ou-cabillaud/
    A bientôt !

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