vendredi 27 janvier 2012

La place du père - Plancher Valcour - 1790.



Un savetier que Blaise l'on appelle,
Voyant sa femme en humeur d'accoucher,
Lui dit : « M'amour, attends, je vais chercher
Tout de ce pas la voisine Catelle,
Et ne pouvant, sans par trop de chagrin,
Te voir souffrir la douleur d'être mère,
Pendant ce temps, au cabaret voisin
Je vais aller, avec Luc mon compère,
A ta santé boire un verre de vin.
Sus, prends courage et sois prête à bien faire. »

Chez la voisine en hâte il va d'abord ;
Puis avec Luc il entre à la Croix-d'Or.
« Chopine à douze. » On s'assied, puis l'on cause,
On boit un coup ; le vin semble fort bon :
On en boit deux ; encor meilleur. « Garçon ?
Donne-nous pinte : apporte quelque chose
Pour déjeuner, du fromage, du pain s.
On boit, on mange, on parle du parrain,
Et des bonbons, et puis de la commère,
Et de l'enfant dont Blaise sera père :
On lui choisit d'avance un bon métier,
Qui puisse un jour rendre sa vie heureuse :
Si c'est un fils, il sera savetier ;
Pour une fille, on la fait ravaudeuse:
On s'applaudit, on trinque là-dessus,
Luc boit et chante, et Blaise fait chorus.

Arrive alors la voisine Colette
Qui dit à Blaise : « Enfin l'affaire est faite,
C'est un garçon. — Un garçon! bon, tant mieux.
Buvons un coup pour l'heureuse aventure ;
Mon petit Blaise apprendra sous mes yeux
Comme un juré (1) traite une remonture..
Mes compliments à ma femme, à l'instant
Je vais la voir et baiser notre enfant. »

Colette sort, on fait venir chopine,
On verse, on trinque, on boit sur nouveaux frais;
Quand au bouchon entre une autre voisine,
Pour annoncer à Blaise tout exprès
L'accouchement... « On le sait, ma commère,
Interrompit Blaise, en vidant son verre ;
Colette a dit que c'était un garçon,
Très-bien vivant. — Oui, mais c'est un second.
— Quoi ? deux enfants ! — Oui dà, garçon et fille,
Et la petite est, ma foi, bien gentille,
Bien éveillée, et vous ressemble un peu.
— Par saint Crépin, le tour est bon, parbleu,
J'en suis charmé, nous vivrons en famille,
Souhait de prince, accroissement de bien,
Blaisotte an jour sera notre soutien,
Et sous les yeux de mère industrieuse,
Elle apprendra l'art d'être ravaudeuse.
Mes compliments à ma femme, à l'instant
Je vais baiser et l'un et l'autre enfant.
En attendant, prospérité pareille
Mérite bien qu'on boive une bouteille ;
Or sus, vidons un troisième flacon.
Sangaride, ce jour est un grand jour... , Garçon?
Bouteille à quinze. — Oui, messieurs, tout à l'heure. »
Le bouchon part, on la trouve meilleure.
A la santé de Blaisotte et Blaisot,
De la maman, puis encor du fillot.

Plus que jamais la gaité se déploie,
Le savetier ne se sent pas de joie,
Il vit, il chante, et boit comme un perdu;
Quand un voisin, qui n'était attendu,
Entre, et lui dit : « Compère, votre femme
Vient d'accoucher d'un troisième poupon.
— Quoi ? d'un troisième enfant ! — Oui, sur mon âme
Et ce troisième est un bon gros garçon.
— Oui, mais c'est trop. Tudieu ! quelle commère !
Compère, adieu : je décampe soudain,
Car, par ma foi, si je la laisse faire,
Elle en fera, parbleu, jusqu'à demain. "

Plancher Valcour 1790

Source : BNF - Gallica - Witkowski, Gustave-Joseph-Alphonse (Dr). Les Accouchements dans les beaux-arts, dans la littérature et au théâtre 1894.

5 commentaires:

  1. Texte très amusant où on imagine bien la "scène" au café :-))) !!! Il va devoir en réparer des souliers pour nourrir tout ce petit monde ...
    A bientôt,
    des bises

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    1. Merci Annick ! Ce n'est pas très facile de trouver des textes amusants, voire encourageants, je fais le maximum en ce moment ;-)

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  2. J'ai vu Gloria, enfin, j'ai lu ... :-)

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  3. Bonjour ,Votre texte me rappelle une chanson que mon grand-pére ,charcutier à l'origine,chantait dans les repas de famille"
    :Il s'ra dans le cochon comme son père,
    son père y a réussi
    et le p'tit y s'ra aussi
    il sera dans le foie gras comme sa mère
    car sa mère y a trouvé de la félicité ."
    Cela se passait en haute-normandie ,dans les années 50 ;j'étais une toute petite fille mais les paroles et l'air se sont fixés dans ma mémoire .J'ai recherché les origines de cette chanson.Mais je n'en ai trouvé nulle part la trace .
    Si vous le croisez sur votre chemin...

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    1. Bonsoir M.Hautot, qui sait ? On devrait bien la trouver cette chansonnette , on trouve tant de trésors ! En tous cas il faut la transmettre ! Merci et à très bientôt !

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