mercredi 21 décembre 2011

Rosalie Prudent - Maupassant 1886 (4)



Oh ! oui, j'étais contente, pour sûr ! J'ai fait tout ce que m'avait dit Mme Boudin, tout ! Et puis je l'ai mis sur mon lit, lui ! Et puis v'là qu'il me r'vient une douleur, mais une douleur à mourir.—Si vous connaissiez ça, vous autres, vous n'en feriez pas tant, allez !—J'en ai tombé sur les genoux, puis sur le dos, par terre ; et v'là que ça me reprend, p't-être une heure encore, p't-être deux, là toute seule..., et puis qu'il en sort un autre..., un autre p'tit..., deux..., oui..., deux... comme ça ! Je l'ai pris comme le premier, et puis je l'ai mis sur le lit, côte à côte—deux.—Est-ce possible, dites ? Deux enfants ! Moi qui gagne vingt francs par mois ! Dites... est-ce possible ? Un, oui, ça s' peut, en se privant... mais pas deux ! Ça m'a tourné la tête. Est-ce que je sais, moi ?—J' pouvais-t-il choisir, dites ?
Est-ce que je sais ! Je me suis vue à la fin de mes jours ! J'ai mis l'oreiller d'sus, sans savoir... Je n' pouvais pas en garder deux... et je m' suis couchée d'sus encore. Et puis, j' suis restée à m' rouler et à pleurer jusqu'au jour que j'ai vu venir par la fenêtre ; ils étaient morts sous l'oreiller, pour sûr.
Alors je les ai pris sous mon bras, j'ai descendu l'escalier, j'ai sorti dans l' potager, j'ai pris la bêche au jardinier, et je les ai enfouis sous terre, l' plus profond que j'ai pu, un ici, puis l'autre là, pas ensemble, pour qu'ils n' parlent pas de leur mère, si ça parle, les p'tits morts. Je sais-t-il, moi ?
Et puis, dans mon lit, v'là que j'ai été si mal que j'ai pas pu me lever. On a fait venir le médecin qu'a tout compris. C'est la vérité, m'sieu le juge. Faites ce qu'il vous plaira, j' suis prête.
La moitié des jurés se mouchaient coup sur coup pour ne point pleurer. Des femmes sanglotaient dans l'assistance.
Le président interrogea.
—A quel endroit avez-vous enterré l'autre ?
Elle demanda :
—Lequel que vous avez ?
—Mais... celui... celui qui était dans les artichauts.
—Ah bien ! L'autre est dans les fraisiers, au bord du puits.
Et elle se mit à sangloter si fort qu'elle gémissait à fendre les cœurs.
La fille Rosalie Prudent fut acquittée.

Fin.

1 commentaire:

  1. quel magnifique texte là encore !!! quelle dure époque pour ces "filles" .......

    Merci à toi pour cette lecture,
    bises

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