samedi 5 février 2011

La naissance de Gargantua - Rabelais



Eulx tenens ces menuz propos de beuverie, Gargamelle commença se porter mal du bas, dont Grandgousier se leva dessus l'herbe et la reconfortoit honestement, pensant que ce feut mal d'enfant, et luy disant qu'elle s'estoit là herbée soubz la Saulsaye et qu'en brief elle feroit piedz neufz: par ce luy convenoit prendre couraige nouveau au nouvel advenement de son poupon, et, encores que la douleur luy feust quelque peu en fascherie, toutesfoys que ycelle seroit briefve, et la joye qui toust succederoit luy tolliroit tout cest ennuy, en sorte que seulement ne luy en resteroit la soubvenance . « Couraige de brebis (disoyt il) depeschez vous de cestuy cy, et bien toust en faisons un aultre. - Ha! (dist elle) tant vous parlez à votre aize, vous aultres hommes! Bien, de par Dieu, je me parforceray, puisqu'il vous plaist. Mais pleust à Dieu que vous l'eussiez coupé! - Quoy ? dist Grandgousier. - Ha! (dist elle) que vous estes bon homme! Vous l'entendez bien. - Mon membre ? (dist il). Sang de les cabres! Si bon vous semble, faictes apporter un cousteau. - Ha! (dist elle) jà Dieu ne plaise ! Dieu me le pardoient ! je ne le dis de bon cueur, et pour ma parolle n'en faictes ne plus ne moins. Mais je auray prou d'affaires aujourd'huy, si Dieu ne me ayde, et tout par vostre membre, que vous feussiez bien ayse. - Couraige, couraige! (dist il). Ne vous souciez au reste et laissez faire au quatre boeufz de devant. Je m'en voys boyre encores quelque veguade. Si ce pendent vous survenoit quelque mal, je me tiendray près: huschant en paulme, je me rendray à vous. » Peu de temps après, elle commença à souspirer, lamenter et crier. Soubdain vindrent à tas saiges femmes de tous coustez, et, la tastant par le bas, trouverent quelques pellauderies assez de maulvais goust, et pensoient que ce feust l'enfant; mais c'estoit le fondement qui luy escappoit, à la mollification du droict intestine - lequel vous appellez le boyau cullier - par trop avoir mangé des tripes, comme avons declairé cy dessus. Dont une horde vieille de la compaignie, laquelle avoit reputation d'estre grande medicine et là estoit venue de Brizepaille d'auprès Sainct Genou devant soixante ans, luy feist un restrinctif si horrible que tous ses larrys tant feurent oppilez et reserrez que à grande poine, avecques les dentz, vous les eussiez eslargiz, qui est chose bien horrible à penser: mesmement que le diable, à la messe de sainct Martin escripvant le quaquet de deux Gualoises, à belles dentz alongea son parchemin. Par cest inconvenient feurent au dessus relaschez les cotyledons de la matrice, par lesquelz sursaulta l'enfant, et entra en la vene creuse, et, gravant par le diaphragme jusques au dessus des espaules (où ladicte vene se part en deux), print son chemin à gauche, et sortit par l'aureille senestre. Soubdain qu'il fut né, ne cria comme les aultres enfans: « Mies! mies ! », mais à haulte voix s' escrioit: « A boire! à boire! à boire ! », comme invitant tout le monde à boire, si bien qu'il fut ouy de tout le pays de Beusse et de Bibaroys. Je me doubte que ne croyez asseurement ceste estrange nativité. Si ne le croyez, je ne m'en soucie, mais un homme de bien, un homme de bon sens, croit tousjours ce qu'on luy dict et qu'il trouve par escript. Est ce contre nostre loy, notre foy, contre raison, contre la Saincte Escripture ? De ma part, je ne trouve rien escript es Bibles sainctes qui soit contre cela. Mais, si le vouloir de Dieu tel eust esté, diriez vous qu'il ne l'eust peu faire ? Ha, pour grace, ne emburelucocquez jamais vous espritz de ces vaines pensées, car je vous diz que à Dieu rien n'est impossible, et, s'il vouloit, les femmes auroient doresnavant ainsi leurs enfans par l'aureille. Bacchus ne fut il engendré par la cuisse de Jupiter ? Rocquetaillade nasquit il pas du talon de sa mère ? Crocquemouche de la pantofle de sa nourrice ? Minerve nasquit elle pas du cerveau par l'aureille de Jupiter ? Adonis par l'escorce d'un arbre de mirrhe ? Castor et Polux de la cocque d'un oeuf, pont et esclous par Leda ? Mais vous seriez bien dadvantaige esbahys et estonnez si je vous expousoys presentement tout le chapitre de Pline auquel parle des enfantemens estranges et contre nature; et toutesfoys je ne suis poinct menteur tant asseuré comme il a esté. Lisez le septiesme de sa (Naturelle Histoire, capi. III), et ne m'en tabustez plus l'entendement

François Rabelais 1534.

2 commentaires:

  1. Le texte est un peu "hard" dans la graphie du XVI°; je me suis laissé dire qu'on ne le donnait même plus aux étudiants en fac de Lettres...
    A lire quelque chose de passionnant sur Rabelais, le livre de
    Mikhail Bakhtine: L'oeuvre de François Rabelais et la Culture Populaire au Moyen-âge et sous la Renaissance. Coll. Bibliothèque des Idées, Gallimard, Paris.
    Ca doit encore se trouver...
    Bon dimanche, Lulu !

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  2. Tu as raison Toti’, il faut que j’essaie de trouver une traduction. L’exigence baisse à la fac de lettres ;-) c’est dommage, je trouve ça passionnant de s’imprégner doucement à l’occasion d’une recherche ou d’une passion, d’un langage oublié.
    Je note le bouquin.
    Bonne journée à toi Toti’

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