mercredi 1 avril 2015

La naissance de Grenouille. Patrick Süskind - 1985

La mère de Grenouille, quand les douleurs lui vinrent, était debout derrière un étal de poissons dans la rue aux Fers et écaillait des gardons qu'elle venait de vider. Les poissons prétendument pêchés le matin même dans la Seine, puaient déjà tellement que leur odeur couvrait l'odeur de cadavre. Mais la mère de Grenouille ne sentait pas plus les poissons que les cadavres, car son nez était extrèmement endurci contre les odeurs, et du reste elle avait mal dans tout le milieu du corps, et la douleur tuait toute sensibilité aux sensations extérieures. Elle n'avait qu'une envie, c'était que cette douleur cessât, elle voulait s'acquitter le plus vite possible de ce répugnant enfantement. C'était son cinquième. Tous les autres avaient eu lieu derrière cet étal et, à tous les coups, ç'avait été un enfant mort-né ou à peu près, car cette chair sanguinolente qui sortait là ne se distinguait guère des déchets de poisson qui gisaient sur le sol, et ne vivait d'ailleurs guère davantage, et le soir venu, tout celà était balayé pêle-mêle et partait dans des carrioles vers le cimetière ou vers le fleuve.C'est ce qui allait se passer une fois de plus, et la mère de Grenouille qui était encore une jeune femme, vingt-cinq ans tout juste, qui était encore tout à fait jolie et qui avait encore presque toutes ses dents et encore des cheveux sur la tête, et qui à part la goutte, la syphilis et un peu de phtisie n'avait aucune maladie grave, qui espérait vivre encore longtemps, peut-être cinq ou dix ans, et peut-être même se marier un jour et avoir de vrais enfants en étant la respectable épouse d'un artisan qui aurait perdu sa femme, par exemple..., la mère de Grenouille souhaitait que tout cela finisse. Et quand les douleurs se précisèrent, elle s'accroupit et accoucha sous son étal, tout comme les autres fois, et trancha avec son couteau à poisson le cordon de ce qui venait d'arriver là. Mais voici qu'à cause de la chaleur et de la puanteur (qu'elle n percevait pas comme telles, mais plutôt seulement comme une chose insupportable et enivrante, un champ de lis ou une chambre close où l'on a mis trop de jonquilles), elle tourna de l'oeil, bascula sur le coté roula sous la table et jusque sur le pavé, restant là en pleine rue, le couteau à la main. On crie, on accourt, les badauds font cercle, on va chercher la police. La femme est toujours là,couchée par terre, le couteau à la main, et elle revient lentement à elle. On lui demande ce qui s'est passé. "Rien." Et qu'est-ce-qu'elle fait avec ce couteau ? "Rien." Et qu'est-ce-que c'est que ce sang sur ses jupes ? "C'est les poissons." Elle se lève, jette le couteau et s'en va, pour aller se laver. Mais voilà que, contre toute attente, la chose sous l'étal se met à crier....

 Grenouille est confié à une nourrice et sa mère condamnée pour infanticide, on lui coupe la tête en place de Grêve. L'histoire commence...


jeudi 31 octobre 2013

Germinie Lacerteux - Les Frères Goncourt.


Le 23 Octobre 1864, dans leur journal, les frères Goncourt hésitent, puis décident de supprimer de leur roman Germinie Lacerteux, le passage suivant qui concerne la césarienne...

Auprès de la cheminée, deux jeunes élèves sages-femmes causaient à 
demi-voix. Germinie écouta, et avec l'acuité des sens des malades, en- 
tendit tout. L'une des élèves disait à l'autre : 

 Cette malheureuse naine ! Sais-tu de qui elle était grosse ? de l'hercule 
de la baraque,  on la montrait ! 

 Juge...Nous étions  toutes dans l'amphithéâtre... Il y avait un monde 
fou... des étudiants en masse... On avait bouché le jour des fenêtres... 
C'était éclairé par un réflecteur pour mieux voir... Des matelas avaient 
été posés en largeur sur la table de l'amphithéâtre... On faisait une 
grande place sur laquelle le réflecteur donnait... Auprès, une table et 
tous les instruments de chirurgie... Et puis à côté, de grandes terrines 
avec des éponges grosses comme la tête... 

M. Dubois est entré, suivi de tout son état-major. Il était tout chose, 
M. Dubois... Alors, voici un paquet qu'on apporte comme un paquet de 
linge, et qu'on pose sur les matelas : c'était la naine... Ah ! l'affreuse cré- 
ature... Figure-toi une vilaine tête d'homme brun sur un énorme corps 
tout blanc : ça avait l'air de ces grosses araignées, tu sais d'automne... 
M. Dubois l'a un peu exhortée... Elle n'avait pas l'air de comprendre... 
Et puis, il a tiré de sa poche deux ou trois morceaux de sucre, qu'il a 
posés, a côté d'elle sur le matelas. 

Alors on a jeté une serviette sur sa tête pour qu'elle ne se voie pas, 
pendant que deux internes lui tenaient les bras, et lui partaient... M. Du- 
bois a pris un scapel, il lui a fait, comme ça, une raie sur tout le ventre, 
du nombril en bas... la peau tendue s'est divisée... On a vu les aponé- 
vroses bleues comme chez les lapins qu'on dépiaute. Il a donné un second 
coup qui a coupé les chairs... le ventre est devenu tout rouge... un troi- 
sième. .. A ce moment, ma chère, ont disparu les mains à M. Dubois... 
Il farfouillait là-dedans... Il a retiré l'enfant... Alors... Ah ! tiens, ça 
c'était plus horrible que tout... J'ai fermé les yeux... on lui a mis les 
grosses éponges... elles entraient toutes, toutes... On ne les voyait plus !.. 
Et puis quand on les retirait, c'était comme un poisson qu'on vide... 
un trou ma chère. Enfin on l'a recousue, on a noué tout cela avec du fil 
et des épingles... Ça ne fait rien je t'assure que je vivrais cent ans, je 
n'oublierai pas ce que c'est qu'une opération césarienne.  Et comment 
va-t-elle, cette pauvre diablesse, ce soir ? demanda l'autre.  Pas mal... 
Mais tu verras, elle n'aura pas plus de chance que les autres... Dans deux 
ou trois jours, le tétanos va la prendre.. .On lui desserrera les dents, pour 
commencer, avec une lame de couteau... et puis il faudra les lui casser, 
pour la faire boire.